
Elle est là à nouveau, bien présente, à demi sortie des plis du rideau placés de l’autre côté de l’appartement où je vis. C’est là qu’elle a sa cachette, c’est de là qu’elle sort sa gueule hideuse et me fixe
Je distingue ses halètements et ses soupirs d’impatience et de fureur rentrée dans le bruit de la circulation du boulevard parisien le long duquel j'habite
Elle vient à notre rendez-vous à ce moment qu’on appelle entre chien et loup
C’est quelqu’un qui doit me ressembler comme un frère qui a du trouver cette expression si juste.
Entre chien et loup.
Pour moi, ma bête a du loup, de l’ours et de la hyène mélangés. Son poil est hirsute et je peux voir doucement luire dans la semi obscurité ses crocs, aiguisés et faits pour broyer si facilement les chairs
Elle attend et j’attends. Nous nous toisons de part et d’autre de mon appartement. Ses yeux cruels suivent tous mes mouvements, je vois ses flancs bouger doucement au rythme de sa respiration et parfois elle ronronne comme le ferait un chat mais un bref aboiement assourdi la ramène à son condition canine
Non, je ne me lèverai pas de ce siége où je suis assis. Nous continuerons à nous toiser, elle et moi.
Elle, à demi cachée dans ses rideaux, moi, vissé à mon siège.
Mais devant moi j’ai l’arme qu’il me faut pour la tenir à distance cette créature dont j’ignore le nom et qui s’est invitée chez moi depuis quelque temps déjà
Mon arme, elle est là, dans cette bouteille qui est devant moi, précieusement à portée de main.
J’aime les reflets sombres et rassurants que je perçois derrière ses parois de verre. Si beaux, si accueillants, si charitables.
Si rassurants aussi car, quand je sentirai qu’elle va ne plus pouvoir attendre et qu’elle va commencer à bander ses muscles pour franchir d’un bond prodigieux et implacable la distance qui nous sépare pour déchirer mes chairs de ses crocs luisants et colorer du rouge de mon sang son mufle horrible et sa gueule à l’odeur fétide, avant qu’elle ne se décide à refermer ses puissantes mâchoires pour réduire en pulpe informe cartilages, nerfs et veines de ma gorge offerte et à aspirer une vie encore palpitante, alors, je vais lever mon verre.
Je sais que l’alcool, comme il sait si bien le faire, va exploser en ruisselets multiples et changeants, dans mon cerveau et envoyer, amicaux et rassurants, les signaux pour tenir à distance la bête et je sais que, comme d’habitude, elle perdra encore une fois le combat, celui entre l’homme et de la bête. Frustrée et furieuse, elle rejoindra sa tanière de rideaux et de verre en verre, je pourrai enfin m’écrouler inconscient et m'anéantir dans un sommeil de bête…
Et que ce soit une autre bête, tapie là tout au fond de moi qui saura attendre, sans hâte et sans pitié l’ultime round de ce combat perdu à l'avance
Claude


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