Sunday, October 22, 2006




Mémorables memorabilia


Il a plu la nuit dernière. Dans le grenier où j’ai ma table de travail je me suis assis dans le vieux fauteuil de cuir qui trône à coté de cette surface où trône mon ordinateur
Assis, j’ai laissé le bruit insistant des gouttes sur les ardoises du toit me pénétrer. Un bruit lancinant, hypnotique, un bruit qui étouffe tout autre bruit dans ce village déjà bien silencieux de toutes les façons
J’ai fermé les yeux pour laisser mes pensées vagabonder au gré de leur fantaisie
Je suis ainsi revenu à mes origines, j’ai ainsi rejoint le milieu aqueux où nous passons tous ce temps suspendu que constitue une grossesse. Je suis revenu dans le ventre de ma mère en quelque sorte, dans ce milieu doux et protecteur que l’on doit quitter pour affronter cet air qui, soudainement, vient déchirer les poumons et cette clarté brutale qui s’en vient agresser les pupilles

Ma mère !!! J’ai attendu en vain qu’elle parle, qu’elle dise, qu’elle explique.
Elle est partie, silencieuse, murée dans ses misérables secrets, dans son indifférence à mon égard, sa dureté sans détours envers l’enfant que je fus
Elle a quitté cette terre sans me dire un mot, ce seul mot que j’attendais d’elle: Pardon.

Mais elle est partie, habillée de son orgueil, manipulatrice jusqu’à ses tout derniers instants, jusqu’au bout des ongles pour ceux qui l’ont côtoyée
J’aurais aimé d’elle un simple mot de regret qui peut être m’aurait apaisé et peut être elle aussi mais ça je ne le saurais jamais si elle a éprouvré une once de regret pour ses actions passées?

Mais elle n’en aura rien fait et il me manquera toujours cette pièce essentielle à ce puzzle que j’ai, je crois, pratiquement reconstitué.
Je ne saurai jamais pourquoi elle ne m’a jamais aimé.
Elle ne m’a pas physiquement abandonné certes. Surtout parce que ça ne se fait pas mais son indifférence à mon égard aura été l’équivalent d’un abandon
En fait, je crois qu’elle a continué à régler ses comptes avec son premier mari, mon père biologique en fait, à qui elle a voué une haine qui ne s’est jamais démentie pendant toutes ces années et, consciemment ou pas, elle m’a fait payé le fait que je sois là pour lui rappeler le désastre que fût son premier mariage

Je suis allé la voir dans la chambre d’hôpital où elle a vécu ses derniers jours sur cette terre. Lors de ma dernière visite, je crois qu’elle ne m’a pas reconnu. Je suis resté à ses côtés pendant presque une heure, interrogeant ce visage qui restera toujours pour moi une énigme.

Puis j’ai commencé à me préparer car l’heure du train approchait.
C’est à ce moment qu’elle a commencé à proférer une sorte de longue plainte, monotone et insistante : Ouh, la la ! Ouh, la,la… Je l’ai regardée sans savoir que faire ou que dire, j’ai fini par franchir la porte de sa chambre et j’ai continué à entendre sa plainte jusqu’à ce que je croise deux infirmières en train de se parler. Elles sont entrées dans la chambre voisine et j’ai tendu l’oreille pour savoir si je pouvais entendre encore quelque chose. Mais je n’ai rien plus rien perçu, peut être que, déjà, j’étais un peu trop loin pour que ces sons m’atteignent …

Elle est morte trois jours après cette ultime visite et, assez curieusement, j’ai pratiquement commencé mon blog en novembre de l’année dernière avec la façon dont j’apprends son décès. Tout est vrai et en même temps tout est faux dans ce récit que j’en fait

J’ai assisté à ses funérailles lors de ce jour d’automne, il avait beaucoup plu la veille mais la perturbation était en train de s’évacuer comme on dit laissant la place à un temps doux avec de grandes trouées de ciel bleu parsemées de quelques nuages retardataires

A l’église, j’ai salué de vieilles connaissances, des gens que je connais depuis des décennies et, l’esprit ailleurs, j’ai suivi l’office religieux célébré par un prêtre qui semblait avoir bien des difficultés à faire normalement fonctionner son lecteur de cassettes d’un modèle antédiluvien il faut dire et sur lesquelles les cantiques correspondants aux diverses phases de l'office étaient enregistrés

Au cimetière, j’ai regardé avec indifférence le cercueil disparaître dans les profondeurs de la terre.
A la fin, l’équipe des pompes funèbres a remonté les cordes utilisées pour la descente et là, les hommes en sombre alignés de chaque côté de l’excavation se sont cérémonieusement inclinés dans sa direction
Je sais qu’elle aurait aimé de son vivant qu’on la salue de cette manière déférente

Puis je suis allé serrer la main au responsable de l’inhumation et j’ai signé le document pour services faits.
Et j’ai tourné les talons pour me diriger vers la sortie.
Les gravillons de l’allée font toujours le même bruit de crissement désagréable sous les semelles me suis-je dit
Puis, j’ai poursuivi mon chemin et définitivement tourné le dos à cette sépulture vers laquelle jamais je ne reviendrai.

Claude

1 Comments:

Blogger Territoires Poétiques said...

beau texte
mais pourquoi et comment une mère serait-elle obligée d'aimer son enfant?
au nom de quelle règle cette obligation doit être?
de même en sens inverse qu'est-ce qui obligerait un enfant à aimer son père et sa mère?

12:23 AM  

Post a Comment

<< Home

Site Feed
Creative Commons License
Ce/tte création est mis/e à disposition sous un contrat Creative Commons.